Gerhard Richter, une pièce pour le théâtre

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C’était mon défi de cette saison : m’asseoir dans une salle sans rien attendre du plateau. Car l’attente brouille trop souvent les perceptions et infléchit le jugement ; je voulais redevenir vierge des yeux, des oreilles et des sensations pour pouvoir être seulement et simplement dans l’accueil du présent. Marten Spangberg m’a donné la plus belle et éprouvante façon de m’y confronter. Il est ambitieux, le projet du chorégraphe suédois. Il ne se laisse pas appréhender facilement. Le message est clair, le plateau ne viendra pas chercher le public ; refus des effets et du spectaculaire, il règne, en ce soir de première, une indolence entre suspicion et adhésion. Il faut dire que Marten Spangberg, comme dans ses performances précédentes, va au bout du process et met à l’épreuve la patience et les perceptions. Le son, à peine audible, courte phrase musicale planante en boucle, le texte, non projeté et non articulé, courts extraits d’une interview de Gerhard Richter, et les mouvements, majestueux, clin d’œil appuyé au travail de Rosas, sont déclinés ad libitum par une dizaine de danseurs. Pièce oxymore tant on retient le charisme qui s’en dégage et la retenue voire l’indifférence qui semblent présider aux décisions artistiques ; peut-être le chorégraphe s’est-il inspiré de Jacques Derrida quand il affirme : « Mes paroles sont “vives” parce qu’elles semblent ne pas me quitter : ne pas tomber hors de moi, hors de mon souffle dans un éloignement visible ; ne pas cesser de “m’appartenir”. » La voix dont il est question ici n’est pas réductible à une unité ou à un lieu d’origine. Les voix et les corps s’élancent sans destination définie, impossible à arraisonner. Depuis le théâtre grec, progressivement le personnage sort du chœur pour devenir un héros, ici les héros sont réabsorbés par le chœur et l’anonymat révèle une dissolution de la conscience subjective individuelle dans quelque chose de plus grand qu’elle, quelque chose qui la dépasse ou qui n’existe pas encore. C’est ce quelque chose que nous offre le chorégraphe et qu’il s’agit de recevoir. Car quand enfin on n’attend plus rien, la beauté désabusée et la mélancolie du « pas encore » touchent des cordes profondes, enfouies sous les décombres des spectacles bavards et engagés. On pense alors à Natten, performance dans laquelle nous avions plongé sans retenue toute une nuit, couchés sur le sol froid de la chapelle des Brigittines. Il faut croire que le format plus libre, délesté des conventions et obligations mondaines de la sortie au théâtre, convient mieux à ses propositions. Il est plus facile de lâcher la raison et de se laisser regarder par les images dans un cadre moins institutionnel, mais il semble que l’artiste a souhaité se confronter à ce rapport frontal scène/salle. Une pièce pour le théâtre donc.

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