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Après leur poème déclamatoire « World Without Us », dystopie minimaliste (Fringe 2016), et le ludique « £¥€$ / Lies » (Avignon 2019), Alexander Devriendt et la compagnie flamande Ontroerend Goed renfoncent le clou politique avec un théâtre visuel aussi écologiste que déjanté.

« La vie doit être vécue en regardant vers l’avenir, mais elle ne peut être comprise qu’en se retournant vers le passé », écrivait Kierkegaard, cité en exergue. Très vite, dès le titre palindromique et les premières séquences dans une sorte de jardin d’Eden bientôt saccagé et recouvert de détritus, on comprend que « Are we not drawn… » s’attachera à trouver le moyen de figurer cette réversibilité de nos actes de pollueurs et destructeurs de la nature. A cette fin, le projet repose entièrement sur le procédé déjà éprouvé par David Lynch dans « Twin Peaks » et ses fameuses scènes de la « Black Lodge », dans lesquelles les acteurs ont appris leurs dialogues à l’envers (« Hello » devient « Olleh »), qui seront ensuite remontés à l’endroit : de cette étrangeté de langage – on se demande un instant où se trouvent les sur-titres de cette langue mystérieuse – surgit un espace-temps proprement surréaliste et qui fait oublier les dialogues au profit d’une observation attentive des corps et des mouvements. Poussant le concept radical encore un cran plus loin, les comédiens effectuent également leurs gestes à l’envers, dont la reconstitution temporelle, dans la seconde partie de la pièce (alerte spoiler, mais on l’aura deviné : le film de la première partie repassé à l’endroit), prend une dimension nouvelle et parfaitement jubilatoire. Impeccablement dirigée, la troupe belge se déploie avec grâce autour d’un travail visuel et sonore d’une précision redoutable. Car si Ontroerend Goed produit un spectacle éminemment politique, il s’attache intelligemment à éviter toute démonstration incantatoire ou culpabilisante. Gageons que ces images fortes et originales resteront en persistance rétinienne chez le spectateur bien plus longtemps que des discours militants et poussifs qui peinent souvent à trouver leur juste place sur une scène de théâtre.

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