Golden Mask : showcase russe à Moscou

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Créé en 2000, le Russian Case est un showcase de la saison précédente, inséré dans le cadre du festival Golden Mask (qui existe depuis 1993). C’est à cette sélection de spectacles qu’a été conviée I/O Gazette pour quatre journées dans la capitale russe.

On revenait tout juste des trente degrés d’Abu Dhabi et de la moiteur des pays du Golfe, quand est cueilli par le vent froid et mordant qui balaie les rues moscovites. On se réchauffe le soir autour d’un verre de vin au pot d’ouverture du festival, au théâtre universitaire MOST. Golden Mask est un moment incontournable de la vie théâtrale russe. C’en est aussi sa récompense la plus prestigieuse puisque, façon Molière, plusieurs prix sont attribués par catégorie. Les deux curatrices du showcase, Alyona Karas et Kristina Matvienko, insistent sur l’enjeu du théâtre russe actuel : apporter une perspective sur le passé complexe du pays tout autant que représenter les nombreux défis auxquels est confrontée la société russe. Un théâtre de fait très socio-politique, quelle que soit la façon dont il se décline. C’est le cas de « Lungs », de Marat Gatsalov d’après la pièce de Duncan Macmillan, qui représente au Théâtre des Nations l’étiolement d’un couple ordinaire confronté à ses impasses relationnelles. Le dispositif scénique est particulièrement réussi : appartement blanc aseptisé et l’éternel retour du même avec l’inquiétante démultiplication d’objets courants. Mais le jeu des acteurs, débit incessant et monotone, et la lourdeur générale du projet ne convainc malheureusement pas.

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Sur l’herbe du parc Gorki, la neige de la veille n’a pas tout à fait fondu. Entre deux spectacles, on déambule de la rue Arbat jusqu’à la galerie Tretyakov. Non loin de là, l’occasion d’une visite d’une galerie d’art privée, et la découverte des œuvres d’Olga Gorokhova et son Audrey Hepburn si expressive… Avant de retourner dans la tempête de neige, je n’échappe pas à la dégustation d’une eau-de-vie à la hrenovina (raifort), conseillée en mode préventif pour nettoyer les bronches… Comment représenter l’Histoire avec un regard d’aujourd’hui ? « Body of the Avant Garde », au Centre Meyerhold, est un travail circassien très contemporain par le jeune Dmitry Melkin. Il met en scène une succession de figurations de la Russie communiste de l’entre-deux guerres, par une hybridation entre théâtre visuel et vidéo. Le moment le plus impressionnant, sans doute, une chute contrôlée depuis le sommet de la barre verticale, sur des images d’exécutions par balles dans la tête… Le sang se glace.

Le lendemain, « Idiot Café », d’Alexander Pepelyaev et la compagnie Theatre Ballet de Moscou , est une proposition qui convoque à la fois Dostoievski et Pina Bausch, dans une reconstruction scénique de « L’Idiot » entre danse et théâtre visuel. Sur scène, en introduction, un dispositif très proche de celui du « Vortex » de Phia Ménard : une grande toile plastique vibrant au souffle de ventilateurs disposés en cercle. En fond de scène, une immense reproduction des anges de Raphaël, alternativement éclairés ou couverts de pénombre. Les séquences s’enchaînent en une chorégraphie millimétrée, ultra technique et visuellement impressionnante, sur des tubes rétro (« Sway » et une triple reprise de « Ne me quitte pas »), et on y retrouve la multiplication de figures du Prince Mychkine. Chaque moment est parfaitement maîtrisé mais un peu trop démonstratif, comme une tentative d’en mettre plein la vue, qui fait s’interroger sur la portée dramatique du projet. Toutefois les effets visuels, notamment numériques, s’ils souffrent parfois un peu d’un manque de cohérence avec l’ensemble scénographique, contribuent à créer des tableaux percutants. La scène finale du meurtre, et son couteau relayé de main en main, est puissamment évocatrice.

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Fruit d’une recherche innovante à la fois visuelle et sonore, « Max Black, 62 ways of supporting the head with the hand » avait été présenté dans une première version en 1998 au théâtre de Vidy-Lausanne, le voilà recréé au Stanislavsky Electrotheatre. Heiner Goebbels y déploie l’univers mental d’une sorte de savant fou, piégé dans un laboratoire qui devient le lieu d’expérimentations sur l’intellect humain. Le comédien Alexander Panteleev utilise un clavier numérique jouant sur une sorte de synesthésie entre sons et parties d’une équation mathématique. Ce logicien fou façon BD « Logicomix » déroule son monologue ésotérique ponctué de tentatives d’animer la matière qui l’entoure : sampling live, micros amplifiant le moindre objet, objets enflammés, projections de fumée… « Max Black » est à la fois terrain de jeu ou cauchemar pour les ingés son ! Difficile toutefois pour le spectacle, conçu comme un énoncé de l’école de Vienne dans une ambiance steampunk, de tenir en haleine pendant 1h40 sur une non-narration. « Avec moi, l’univers a perdu son temps », dit le personnage de la pièce. Au spectateur d’accepter la distorsion de l’espace-temps et de ses sens…

Un peu plus tard, nous avons rendez-vous au Centre Gogol, planqué dans le quartier de Kurskaïa. En attendant le délirant « Kafka » de Serebrennikov (voir notre critique), je cède à l’envie d’une pizza géorgienne dans l’un des nombreux restaurants installés dans les immeubles en briques rouges de la zone post-industrielle. Lorsque je retourne au théâtre, c’est pour découvrir avec regret qu’il n’y aura pas de surtitres mais une traduction simultanée aux écouteurs. Dommage que, dans un showcase international, et qui plus est dans l’un des plus anciens et principaux théâtres de Moscou, une solution plus adéquate n’ait pu être trouvée… 

 Festival Golden Mask (Russian Case), Moscou, du 30 mars au 4 avril 2017

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