Secret d’une potion fort distinguée

Panoramix
Par

© Alfred Mauve

Après avoir invité La Ribot à cinq reprises depuis 2004, c’est une rétrospective plus monographique qu’exhaustive que propose le Festival d’Automne pour la danseuse et plasticienne. Parmi les différents formats s’inscrit son projet de « Pièces distinguées », une série toujours en composition de scènes courtes, n’excédant jamais plus de quelques minutes, et mettant en jeu différentes qualités. Pour « Panoramix », spectacle anthologique inauguré dès 2003 à la Tate Modern, les cycles ici rassemblés se penchent en particulier sur des questions liées à la légèreté, à la rapidité et à la visibilité. Renouvelant le geste orphique, l’artiste protéiforme s’amuse à recomposer un nouveau circuit de sens tout en restant fidèle à son humour franc, inventif et contagieux.

Le génie dramaturgique de La Ribot réside peut-être plus dans la méthode d’assemblage que dans les fragments eux-mêmes, qui, bien que dévoilant un imaginaire personnel, entrent facilement en écho avec beaucoup d’autres artistes contemporains (au premier rang desquels Marina Abramovic, par exemple). Pendant près de trois heures, l’artiste perfore l’espace sans cesse, matérialisant son épaisseur et forçant le public à s’y plonger, puis à s’y dépêtrer, sans direction préalable. La stratégie n’est pas si évidente, car le public contemporain, malgré son apparence libérale voire frondeuse, reste gentiment sobre. Quoiqu’elle affirme rebattre les cartes des hiérarchies préfabriquées, La Ribot manie impeccablement les fils invisibles de sa procession, conduisant imperceptiblement le spectateur parmi son immense cabinet de curiosités.

Ce voyage d’un bout à l’autre de la pièce s’appuie sur une myriade d’objets dont le décrochage rythme le parcours et stimule l’imagination du public. La performeuse active un réseau de signes dense, projetés aux murs comme sur une toile, en les détournant de leur sens premier, les réassemblant, ou encore les sublimant. Le geste se fait cérémonie et prouve, une fois de plus, que La Ribot sait sculpter l’espace-temps de l’entre-deux. Quand bien même les « Pièces discernées » seraient ainsi nommées en référence à leurs conditions spécifiques d’existence et à leur principe d’unité, l’artiste s’amuse à interroger la notion de finitude. Au passage, elle fait résonner visuellement et intuitivement les fragments les uns avec les autres.

La Ribot suggère plus qu’elle ne démontre, choisissant souvent la voie de l’humour qui transgresse autant qu’il transcende. En cela, son œuvre sauvegarde une forme de fragilité salvatrice, au contraire de travaux tels qu’« Everything Fits in the Room » d’une Simone Aughterlony dont le chaos ordonné d’objets sature sauvagement l’espace et l’attention. La sensualité et le goût du détail qui couturent le travail de la danseuse transparaissent en continu ; ils développent le présentiel de la chair avec une étrange intensité poétique, à la fois éclatante, intime et économe. Dans son nouveau circuit, La Ribot se rencontre elle-même et nous fait partager en direct le bonheur de ses retrouvailles et l’impatience des travaux à venir.

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