Valletta Baroque Festival : Exsurgence baroque

Par

© Mark Zammit Cordina

« Baroque » fait aujourd’hui partie de ces mots-valises que l’on jette à tout-va pour recouvrir – tel un imparfait vêtement de pensée – des concepts différents, parfois contradictoires ou même, plus tristement, en complète inadéquation avec l’étiquette proclamée. Depuis 2013, un événement spectaculaire remédie à cette confusion sémantique en réinvestissant avec passion l’essence même du terme.

Sous l’impulsion de Kenneth Zammit Tabona, le Valletta Baroque Festival s’est emparé de l’esprit qui traverse de part en part la capitale maltaise pour célébrer tout à la fois le passé, le présent et le futur des talents musicaux dédiés aux répertoires des xviie et xviiie siècles. Le festival se goûte d’abord avec les yeux. Pendant deux semaines, La Valette se déploie en un théâtre permanent : les différents lieux investis par les artistes rivalisent de beauté et cumulent les trésors historiques. Le joyau de cette couronne est, bien entendu, le Teatru Manoel, l’une des plus anciennes scènes toujours en activité de toute l’Europe (1731), après le Teatro Olimpico de Vicence et le Divadlo Reduta de Brno. En pénétrant ce circuit architectural merveilleux, le spectateur se trouve, d’instinct, perpétuellement assoiffé de spectaculaire. Le son doit, comme par nécessité, remplir l’espace déjà saturé de dorures, de peintures et de motifs sculptés dans la pierre et le marbre. Partout se trouvent concassés les vestiges historiques mêlés venus de Sicile, d’Espagne, du Portugal ou encore de différents peuples berbères et arabes. L’exubérance du lieu s’impose comme conducteur naturel d’harmonie.

Depuis huit ans, le choix des répertoires et des troupes invitées ne dépare pas cet écrin prestigieux. Conscient de la valeur inégalée du patrimoine européen et méditerranéen encapsulé à La Valette, Kenneth Zammit Tabona a développé une programmation aux linéaments géopolitiques. Répertoires et styles venus de France, d’Italie, d’Espagne, du Portugal ou encore d’Allemagne et d’Angleterre se chevauchent sur les modes, eux-mêmes fondamentalement baroques, du dialogue concertant ou du contraste dramatique. En faisant voyager le spectateur d’un coin à l’autre du continent, les musiciens réussissent à renouer avec la densité créative d’une époque qui paraît souvent trop obscure – pour ne pas dire absconse. Différents parcours sont proposés, qu’il s’agisse d’explorer un genre musical particulier (comme celui du concerto avec les « (Not) So Italian Concertos » du jeune et talentueux ensemble Les Contre-Sujets) ou un réseau spécifique d’artistes (avec le programme « The Godfather » de La Serenissima, par exemple). Pour soutenir certains choix musicaux moins communément connus du grand public, de solides repères jalonnent le festival, toujours de façon sensible. Ainsi, les Musiciens de Louvre et Vivica Genaux se sont amusés à confronter, sur le mode rhétorique de la dispute, des pièces lyriques de Porpora et de Haendel, rejouant à quelques siècles d’intervalle et avec beaucoup de malice le duel artistique et politique des deux compositeurs.

La complexité des œuvres est toujours distillée de façon ludique et pertinente. Les musiciens rassemblés prennent volontiers le temps d’expliquer leurs choix musicologiques et pratiques sans jamais briser la magie du concert ; bien au contraire, ils réussissent à désacraliser intelligemment le rapport souvent dogmatique et figé que beaucoup entretiennent avec ce répertoire, ses instruments et modes de jeu. Les ensembles de petite taille – comme les Contre-Sujets, le duo Forma Antiqva des frères Zapico ou encore Joel Frederiksen et l’Ensemble Phoenix Munich – s’y prêtent particulièrement bien. La proximité entre artistes et public facilite l’échange, sublimant ainsi l’écoute et la mission de transmission des savoirs. Ce voyage pédagogique rehausse la candeur originelle du festival, qui aime à conserver la dimension humaine et presque artisanale de la (re)création.

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