Danser le théâtre du juste avant

Nous aurons encore l'occasion de danser ensemble
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Ce que l’on aime dans le travail de Daria Deflorian, c’est Daria Deflorian elle-même. Son phrasé, son corps en scène, sa capacité si singulière à transmettre une douce nostalgie, la perception persistante qu’elle fait partie de nos vies, comme une parente éloignée que l’on prend plaisir à retrouver aux fêtes familiales. Car, quel que soit le fil narratif prétexte au spectacle, c’est à chacun d’entre nous qu’elle semble se confier.

Dans ce dernier opus, exit les oscillations maniaques et dépressives, les traditionnelles logorrhées introspectives, c’est à l’art du théâtre que la troupe s’attaque. Retour à la source. Ils sont six, ou plutôt trois fois deux, une mise en abyme transgénérationnelle du couple en scène, du nous-aujourd’hui au nous-hier, des ambitions tronquées aux interrogations ontologiques du présent, des rêves juvéniles de gloire, de la tyrannie du regard renouvelée ad libitum. A-t-on toujours des histoires à raconter ? Des pas à danser ? Le magma des sentiments, aigreurs, vertiges, doutes, enthousiasmes boue en salle de répétition. Le public comme une masse fantomatique sans cesse appelée à briller par son silence, là, juste derrière le majestueux rideau rouge.

L’économie de moyen est une marque de fabrique des mises en scène du duo Deflorian / Tagliarini. La fragilité humaine prévaut au contreplaqué. Sur le plateau, quelques éléments archétypaux du théâtre, la servante, les plis du rideau fermé, les portants lourds de costumes. C’est cette intensité du juste-avant qu’ils tentent de dévoiler, avant les regards de la foule, avant le jugement, avant la confrontation. La salle de répétition est à la fois ce lieu protégé où l’on peut continuer à chercher, où l’on peut se tromper, où la chute physique ou morale est considérée comme une étape de travail. Les souvenirs d’une vie de spectacles (de routes, de joie, de galères, d’interrogations, de lassitude….) s’accumulent et chacun – et leurs doubles – avance et se perd dans un méandre de mots, parfois lumineux, parfois laborieux mais toujours dans le cocon rassurant de l’entre-soi.

Pourquoi danser encore ? Pourquoi s’exposer à nouveau, face au regard du public ? Ce “Ginger et Fred” revisité tient plus d’une mixture osée de Bergman et de Woody Allen que de Fellini, mais qu’importe le flacon, l’ivresse, celle des émotions que l’on ne peut accueillir que dans une salle de théâtre, affleure et nous cueille, émus d’accepter cette nouvelle danse.

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