Des bouts d’existence incorruptible

Vortex
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Pour célébrer les 10 ans d’une pièce que beaucoup qualifient de mythique ou d’essentielle, le théâtre de Chaillot a proposé à la chorégraphe Phia Ménard de rependre pour quelques jours  l’emblématique performance « Vortex » et sa version jeune public « L’après-midi d’un foehn ». C’est peu dire que ces reprises de monuments du répertoire sont importantes pour les spectateurs, que ce passage de relais entre générations est salutaire pour que se transmettent les émotions du spectacle vivant.

Phia Ménard était un jongleur, il est devenu une performeuse, une chorégraphe qui poursuit son travail scénique avec sa compagnie Non Nova. Quand on entre au théâtre, les gradins sont disposés autour d’un cercle entouré de ventilateurs. Sur l’un des bords, un gros bibendum Michelin déguisé en Blues Brothers (chapeau noir, lunettes noires, chemise blanche) est agenouillé. Quand le premier sac plastique s’envole comme un oiseau, on est immédiatement subjugué par la magie. Un matériau pauvre, brut, banal, polluant danse dans le vent. Des dizaines de plastiques de toutes les couleurs dansent désormais dans l’arène venteuse. Puis Phia Ménard se défait lentement de ses couches pour accoucher de son corps de femme devant nous. Quand elle danse en duo avec son ombre noire, on songe à Totoro et aux personnages imaginaires du dessinateur japonais Miazaki.

 Vortex est une pièce sur le vent, sur la mue d’un corps d’homme en femme, sur les mauvaises graisses que chacun porte en soi. Il ne faut jamais cesser de se défaire du passé. La performance parle d’une métamorphose, mais aussi des corps qu’on se trimballe pour se fabriquer une vie, et de tout ce qu’il faudrait laisser derrière soi (en le laissant danser si possible) pour avancer vers son être dénudé. La performance a la force masculine des dispositifs techniques parfaits, la puissance du vent (c’est une sorte de ballet à la Castellucci sans la rhétorique), mais elle a aussi la grâce inouïe, enfantine, féminine et légère de ce qui décolle devant nos yeux. C’est une pièce brute (matériau pauvre du plastique, mauvaises peaux jetées dans une poubelle, simplicité du dispositif de l’arène du cirque) et lumineuse à la fois (formes ahurissantes qui se déploient grâce à l’action des ventilateurs). On est émus, mais on est surtout émerveillés comme des enfants par tant d’invention et de beauté pure.

Vortex est un chef d’œuvre comme on en voit une dizaine dans toute sa vie. Brut, simple, léger, sophistiqué, fragile, plastique, musical (Debussy), nécessaire, le spectacle de Phia Ménard est une suite de variations pures comme un poème, une montagne, un enfant.

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