© Christophe Raynaud de Lage

Issu de rencontres avec plus de 300 personnes dans des théâtres fermés en pleine période covidesque, « Un sacre » est d’abord un recueil de témoignages autour de la mort et du deuil. Lorraine de Sagazan les convertit en une intense et bouleversante hiérophanie funéraire.

Tout commence par l’histoire d’une vieille pleureuse corse. L’une des dernières, sans doute, à assurer ce rôle traditionnel, celui de l’accompagnement des défunts et la manifestation des larmes de ceux qui restent. Elle le sait mieux que personne, que quelque chose a changé dans notre rapport à la mort, dans sa mise à distance, autant inconsciente que programmatique, par la société. « C’est un constat banal que l’art naît funéraire et renaît sitôt mort, sous l’aiguillon de la mort », écrivait Régis Debray, et le théâtre sait ce qu’il en retourne, depuis ses origines. De Tchekhov, dont elle a librement adapté « Platonov » en 2019 dans “L’Absence de père”, Sagazan pose comme point de départ la mémorable devise « enterrer les morts et réparer les vivants » : c’est cette réparation qui est au cœur des neuf récits, isolés parmi tous les témoignages, dont elle s’est emparé avec Guillaume Poix pour composer, avec un effet d’entrelacement choral déjouant le piège de la simple juxtaposition, la matière textuelle du spectacle. Les mots rejoués sont donc d’abord ceux qui ont été entendus, et qu’il s’agisse d’euthanasie, de fin de vie en Ehpad, de cancer, de meurtre, de Dibbouk, de noyade, de greffe du cœur, chacun a son propre langage pour tenter d’exprimer l’indicible abîme de la mort. Cette hétérogénéité de psychismes et des mots pour projeter la douleur, la colère ou l’incompréhension est interprétée sur scène avec grande justesse par des comédiens qui sont ici comme une présence sacrifiée, faisant don de leur corps à une parole analeptique.

Car « Un sacre » est bien plus qu’une tentative de dire la mort : comme le récent « Grief and Beauty » de Milo Rau, il frôle l’approche documentaire mais ne veut pas s’y arrêter. Il prend le pari risqué d’une macédoine de situations qu’il serait facile d’engluer d’un pathos au premier degré, mais auquel il substitue un geste résolutoire : tenir une promesse faite à chacun des neuf porteurs de ces histoires intimes, sous la forme d’un geste ou d’une parole chargée de sens convertie en obole de Charon. Il est la démonstration magistrale non seulement de la dimension émotionnellement cathartique du théâtre mais bien plus de sa puissance cérémoniale. Tout y concourt, de la scénographie – somptueuse imbrication entre la nature verdoyante et les planches de bois du théâtre – au travail chorégraphique, en collaboration avec Sylvère Lamotte, des corps ritualisés. Comme dans la plupart de ses créations, parfois par le biais du multifrontal ou, ici, des adresses, Sagazan fait du public une force agissante, prenant le spectateur à témoin de cette cérémonie profane. Elle agrège les vulnérabilités individuelles en une communauté compassionnelle, non pas larmoyante mais rédemptrice. Spinoza l’aurait peut-être dit ainsi : « Un sacre » n’est pas une victoire contre la mort, mais une victoire de la vie.

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