© David Gagnebin-de-Bons

Écrire sur ce spectacle est formellement interdit. Tout ce qui relève de l’enregistrement ou de la documentation est congédié de l’utopie théâtrale et orale de Joël Maillard et Marie Ripoll (accompagnés par Tiphanie Bovay-Klameth dans leur « non écriture »). Tout comme « les ressources mimétiques de conservatoire » auxquelles Joël fait un adieu sans nostalgie. « C’est une pièce qui s’est inventée en parlant et en faisant parler » précisent les « règles du jeu. » Sur ce plateau occupé « sans trop d’effort », seuls quelques résidus échoués de l’autre monde (pots de fleurs accordés, lampadaires tambourinés) semblent avoir droit de cité au côté des deux bouches. Le paradis festif qu’a foulé le duo, royaume du « tout oublier », nature propice à la contemplation narrative que seule la parole fait exister, ne fait qu’un avec le sanctuaire théâtral.

Rien ne vibre au départ. Le plateau est au présent, dans la trivialité d’un début suspendu où le pacte créatif et le cadre réceptif sont fixés avec l’assemblée d’oreilles. Puis « l’absence de plan devient le plan », le « début du poème » précipite « le début du monde », et le sol minuscule se met à parler. Michel Deguy ne croit pas que le poème est une « terre promise. » Seule « la lecture du livre parmi la terre qu’il promet » est possible selon lui. Ripoll et Maillard lui donnent tort. Car en délivrant le poème du livre, du destin linéaire et pétrifiant de l’écriture, ils lui restituent toute sa raison d’être performative et toute sa force d’appel. Ils retrouvent, au rebours de cette « page consentie » dont parlait René Char, la magie de son insécurité. 

D’autant que ce poème, loin de tout ronron chamanique et communautaire, est un espace profondément paradoxal, balbutié à la fois dans l’ignorance des anciens mots et en même temps prisonnier de certaines analogies. Il est embarcation, colline, substance hallucinatoire, sable infiniment modelable et dangereusement mouvant. Il est cet « évadné » dont parlait Char et en même temps la certitude d’une fin des temps. Derrière cette « tentative de restituer à deux un spectacle prévu pour trois » qui nous faisait rire au départ se glissent d’ailleurs quelques absents. L’objectif finit même par être clair. Il s’agit de « faire de nouvelles bouches à dire le poème » pour éviter que la contemplation s’éteigne. Et plusieurs jours après avoir débarqué, notre récitation silencieuse et sans effort du poème évanoui signe la réussite miraculeuse de Marie Ripoll et Joël Maillard. Celle d’être à la fois les géniteurs et les oubliés du poème, les premiers et les derniers, les apparaissants et les spectres, les découvreurs et les passeurs. « Les poètes se révèlent pour la plupart au début ou à la fin d’une ère » écrivait Hölderlin. Eux parviennent à naviguer entre la fête des origines et la peur du crépuscule. Mais puisque d’autres bouches sont là, le poème n’est plus seul. 

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