Il y eut un soir, il y eut un matin

Un siècle - Vie et mort de Galia Libertad
Par

© Héloïse Faure

Ce travail, fruit d’une enquête de quatre années menée dans la région de Montluçon, au cœur de l’Allier, est porté par les comédiens qui se font les porte-paroles de ces mille vies croisées. C’est aussi la projection intime des grands bouleversements d’un siècle. Oscillant entre la réalité et la fiction, entre l’intérieur et l’extérieur, entre la mort et la vie, Carole Thibaut et sa troupe singulièrement admirable évitent l’écueil du théâtre purement documentaire pour créer un espace de liberté et de réflexion proprement théâtral. En jouant sur les strates temporelles et spatiales, notamment grâce au cyclorama, la directrice du Théâtre des Ilets brise la linéarité qui aurait pu être celle d’un récit traversant trois générations pour élever à un degré supérieur la vie d’une Galia Libertad dirigeant, tel un démiurge, la troupe familiale et portant sur ses épaules toutes les autres vies. Franchissant allègrement le quatrième mur et glissant parfois même dans la confession, les comédiens nous font ainsi entrer dans cette grande famille, qui aurait pu être la nôtre, avec ses disputes, ses non-dits, ses joies et ses douleurs.

Une des réussites majeures de Carole Thibaut est d’avoir tissé la vie des gens qu’elle a rencontrés avec celle de ses propres comédiens, tout en donnant vie à ce personnage de Galia, synthèse sympathique, au sens étymologique du terme, de toutes les voix de l’Histoire. Ainsi le personnage de Jan, vêtu d’une longue et élégante robe plissée, semble laisser la parole à Jean-Jacques Mielczareck, détenteur d’un CAP de chaudronnerie, pour nous expliquer, en un brillant et parodique cours magistral, la rencontre du charbon et du fer berrichon. De la même manière, dans la scène de la boum, au milieu des corps qui dansent, bondissent, se roulent et s’emplissent d’alcool, Galia trône dans son vaste fauteuil, qui deviendra son cercueil, et Pierre, son dernier compagnon, est assis à côté d’elle. Sur cet îlot de tendresse, oubliés par leurs enfants et petits-enfants, Monique Brun (Galia) se tourne alors vers Olivier Perrier (Pierre) et, d’un geste de la main doux et aimant, lui caresse la joue tandis qu’Olivier lui sourit. Ce mouvement de la main et ce regard, au milieu de la musique tonitruante, nous sont apparus comme la quintessence du travail de Carole Thibaut, empreint à la fois d’humanité et pourtant éminemment théâtral. C’est Galia qui manifeste une dernière fois le profond attachement qu’elle a pour Pierre. C’est une femme qui dit adieu à l’homme qu’elle a aimé et qu’elle veut aimer par-delà la mort. Mais c’est aussi la merveilleuse Monique Brun se tournant vers son camarade de jeu et donnant sens, par ce geste délicat, à tout qui s’est déroulé sous nos yeux.

Le personnage de Galia refuse de mourir et les souvenirs virevoltent autour d’elle. Ressusciter sur scène Galia, c’est, en évitant de tomber dans le registre pathétique, ressusciter tous nos fantômes du passé, ceux qui ont péri dans les camps de la mort, comme ceux qui ont usé leur vie au fond des mines, dans les usines. Carole Thibaut a, selon nous, réussi le pari de nous offrir une vision plus complète, plus probante que la réalité même, de faire de la vie un théâtre magnifique.

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