Così fan tutte : quand le livret fait de la résistance

Così fan tutte
Par

cosi

Christophe Honoré devait s’attendre aux huées ce 3 juillet 2016, soirée d’ouverture du Festival d’Aix-en-Provence 2016. Et ce fut le cas. Le public du théâtre de l’Archevêché, bien que divisé, a bruyamment hué le metteur en scène. Il faut dire que sa lecture de Mozart, si elle peut déplaire, laisse surtout un sentiment d’inachevé. C’est dans l’Érythrée mussolinienne des années 1930, où les colons se livrent à des abus en tous genres contre la population autochtone, et principalement les femmes, que le metteur en scène a choisi de transposer l’opéra. Ferrando et Guglielmo sont de sales types, détestables colons, militaires de l’armée du duce, qui violent, humilient, font subir toute forme de violence aux femmes noires. Fiordiligi et Dorabella ne sont pas plus à leur avantage. Racisme et domination. Le point de départ pouvait sembler novateur, et l’on s’attendait à une redécouverte des personnages, à une relecture de l’œuvre.

Questionner Così à travers le prisme de l’altérité, lecture politique et dénonciation du passé colonial de l’Europe, le prologue de l’opéra ouvre cette perspective. Mais bien vite la mise en scène semble s’arrêter à un concept, plaquée sur un opéra dont le livret et la musique résistent à l’intention du metteur en scène. La remarquable direction d’acteurs qui campe d’affreux personnages à la psychologie contrastée ne permet pas d’aller suffisamment loin dans la transposition. Tenir le propos d’une dénonciation du racisme sur la longueur n’est pas une mince affaire. Et c’est là que le projet de Christophe Honoré ne convainc pas. On reste sur sa faim. Car Così reste un opera buffa, un jeu de désirs croisés, une exploration des sentiments amoureux. Aussi, si les décors, les lumières évoquent l’Afrique, la lenteur, la chaleur, les arias et ensemble expriment-ils deux tonalités : rire et amertume. À travers sa grille de lecture, on a le sentiment que Christophe Honoré donne à voir quelque chose d’artificiel. On finit par se dire que si le propos était politique, il eut fallu transposer la pièce aujourd’hui. Et questionner autrement ce désir pour l’autre qui ne s’assume pas.

Au final, c’est Mozart et sa musique qui résistent. Pour notre plus grand bonheur. La direction d’orfèvre de Louis Langrée donne à entendre une vraie dramaturgie musicale. Le chef accompagne avec finesse et subtilité un plateau idéal. Kate Lindsey campe une Dorabella sensuelle et sentimentale. Lenneke Ruiten, un peu timide au début du spectacle, laisse entendre toute sa virtuosité et richesse vocale. La Despina, comique de Sandrine Piau, reste brillante. Du côté des hommes, le niveau de jeu et vocal demeure brillant. À la tête de l’excellent Freiburger Barockorchester, Louis Langrée offre couleurs, nuances, phrasés et tempi d’une créativité riche. Le chef inventif souligne des lignes nouvelles, des nuances insoupçonnées. Ce soir, le théâtre était musical. Dans la fosse.

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