Un Mitridate bruxellois sous les drapeaux de l’Union européenne

Mitridate, re di Ponto
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DE MUNT / LA MONNAIE © Bernd Uhlig MITRIDATE Muzikale leiding/Direction musicale: Christophe Rousset Regie/Mis en scène et costumes: J-P. Clarac & O. Deloeul Décors et écairages /Deecors en belichting : Anouk Dell'Aiera Video: J-B. Beis Collaboration artistique/Artistieke medwerking: L.Kardouss Cast: M.Spyres, L.Ruiten, M. Papatanasiu, D.Hansen, S.Saturova, S.Romanovsky, Y.Saelens

DE MUNT / LA MONNAIE © Bernd Uhlig

Transposé dans un sommet européen, Mitridate de Mozart, mis en scène par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil du LAB et dirigé par Christophe Rousset à la Monnaie, se fait d’une actualité brûlante et plonge dans les arcanes d’un pouvoir politico-médiatique.

Premier opera seria de Mozart composé à l’âge de 14 ans, l’œuvre insolemment précoce impose, dans une succession d’airs da capo tous plus redoutables et ébouriffants les uns que les autres, une pyrotechnie vocale et une intensité dramatique sans faille. Le très jeune cast réuni par le Théâtre royal de la Monnaie fait preuve de qualités musicales et théâtrales électrisantes. Convaincus et convaincants, les interprètes se lancent sans réserve et relèvent hautement le défi.

Dans un décor hyper contemporain de salle de congrès où les protagonistes mozartiens, scotchés à leur Smartphone, évoluent autour d’une grande table ovale de conseil ou à huis clos dans des petits salons calfeutrés prompts aux conciliabules secrets et aux étreintes passionnées, se jouent les affrontements violents et convoitises insensées d’un personnel politique qui se déchire davantage pour le bien de ses intérêts propres que pour ceux de la patrie. Les chaînes d’info suivent les rebondissements de l’intrigue jouée en costumes d’aujourd’hui sous le feu des caméras de télévisions. Voici autant d’éléments qui témoignent d’une dynamique dramaturgique stimulante de la part des signataires de cette version originale de Mitridate dont le travail rappelle les relectures d’Idoménée et La Clémence de Titus par Ivo van Hove à La Monnaie. Inspirée de la tragédie de Racine et de faits historiques, la trame de l’opéra trouve plus que jamais une acuité politique et humaine.

Sous la baguette vivifiante et vibrionnante de Christophe Rousset, l’orchestre symphonique de la Monnaie se montre incisif et éclatant. Le chef baroqueux qui contribua autrefois à la redécouverte de Mitridate en offrant avec son ensemble Les Talens lyriques un enregistrement de référence réunissant les plus belles voix féminines imaginables à l’époque (Dessay, Bartoli, Piau…) continue de défendre avec fougue la pièce toujours peu donnée.

Campé par le vaillant Michael Spyres, le leader politique qu’est Mitridate, de retour inopiné après sa défaite contre les Romains, fait une entrée remarquée dans la salle éclairée et sous les applaudissements de l’assistance avant de chanter son grand air à la tribune comme lors d’un meeting ou d’une conférence de presse. Vainqueur de sauts de registres spectaculaires, le chanteur montre qu’il est actuellement un grand détenteur du rôle pour lequel il possède la couleur vocale exacte et une aisance folle de l’extrême grave au suraigu. Étincelant et profondément vulnérable, le roi charismatique affiche crûment ses zones d’ombres, son addiction aux cachets et à la morphine. C’est branché à une perfusion qu’il vient annoncer dans une dernière grande déclaration officielle se retirer de la vie politique.

L’opportuniste et coureur Farnace est porté par le fougueux David Hansen. Le plus sensible et délicat Sifare trouve en Myrto Papatanasiu une touchante interprète. Le rôle d’Aspasie demande également de solides et agiles moyens, ce qu’a Lenneke Ruiten, virtuose et brillante dans les moments expansifs comme ceux plus en retenue. Simona Saturova campe une Ismène toute en finesse et en rondeurs, le ténor russe Sergey Romanovsky fait un lumineux Marzio.

Loin de la morne et plate version parisienne de l’œuvre présentée au Théâtre des Champs Elysées, cette nouvelle production bruxelloise, tout à fait politique et moderne, trouve justement sa place dans la capitale de l’Europe secouée par la crise.

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