Bonheur national brut

Le Bonheur
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Lorsqu’elle s’interroge sur le bonheur dans la Russie de 2021, Tatiana Frolova et sa troupe venue des terres froides de Komsomolsk-sur-Amour ne cèdent aucune part au mièvre et à l’acidulé. Comme dans ses précédentes créations, et notamment « Le Songe de Sonia » qui nous avait fait découvrir son travail en 2015 au festival Sens Interdits, Tatiana Frolova travaille à partir d’un patchwork de fragments âpres et réalistes : extraits de journaux télévisés, interviews audio et vidéo, témoignages facecam des comédiens. Mais elle ne se contente pas d’un assemblage documentarisé, assumant pleinement une dimension poétique et expérimentale, comme un laboratoire scénique et alchimique où la coagulation, la dissolution et la transmutation de matériaux bruts permet d’entrevoir une autre dimension de nos consciences, ici de notre rapport au bonheur.

« Etes-vous heureux ? », interroge à tous vents sa troupe du KnaM, partant d’un constat d’une noirceur tragique. Là où la société russe nationaliste voit dans la tension collective le seul horizon de bonheur possible, là où Youri Gagarine était le héros-héraut de ce bonheur transcendant l’individu (en témoigne d’ailleurs l’hymne soviétique historique : « Sois glorieuse, notre libre patrie, sûr rempart du bonheur des peuples »), elle est aujourd’hui prise dans l’injonction duplice du modèle néolibéral dans lequel elle s’est engouffrée depuis l’effondrement de l’URSS. La Russie est, comme dit l’un des interviewés, « coincée entre le communisme d’hier et la dictature criminelle actuelle ». Et si certains déchargent sur la figure dictatoriale de Poutine leur empêchement à être heureux, c’est encore un aveu de la primauté du politique.

Au-delà du pamphlet militant, de son engagement radical qui la fait passer aux yeux du pouvoir pour une ennemie du peuple, Frolova ne cherche pas ici à creuser l’articulation dialectique entre le bonheur social et intime. A défaut d’une véritable maïeutique scénique, le spectacle offre dans ses séquences cédant le moins à la primauté de la gesticulation (pourtant nécessaire comme force d’opposition symbolique à l’immobilisme glacial de la société russe), au profit de quiets témoignages à la façon d’un Milo Rau, de bouleversants moments d’humanité. « Chaque jour j’apprends à être heureuse », dit l’une des comédiennes, conviant à une certaine forme de lâcher prise. En matière de bonheur national russe, le tout est-il plus grand que la somme des parties ? Si l’on entend, au cours de la pièce, les premiers mots de l’évangile de Saint-Jean, c’est que la parole est seule rédemptrice. « Etre vivant ou être mort », c’est le choix de chacun, dit Frolova.

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