Inventer gaiement l’avenir d’un monde englué dans la m****

Jamais labour n'est trop profond
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Jamais labour n'est trop profond © Martin Argyroglo

© Martin Argyroglo

Assister à une représentation de “Jamais labour n’est trop profond”, c’est tenter une expérience et prendre un risque tout en même temps. L’expérience, c’est celle d’un spectacle en partie improvisé, sur une trame et avec des accessoires et personnages connus, mais avec une vraie possibilité de déborder très loin. Le risque, c’est que cela ne fonctionnera pas toujours, selon l’inspiration du moment.

Tout de même, on a un semblant d’assurance dans le fait que trois des quatre interprètes sont rompus à l’exercice, étant passés par Les Chiens de Navarre – et la plus verte du quatuor, Leslie Bernard, n’est pas la dernière quand il s’agit de mettre une grande pagaille sur scène. Ce semblant d’assurance peut cependant à son tour constituer une forme de risque (on ne s’en sort pas) : risque de rester piégé dans la référence, ou risque de tenter de creuser le sillon des Chiens sans en avoir la verve insolente.

De fait, en terme de verve, les quatre interprètes sont excellents, toutes et tous. Parfaitement présents à ce qu’ils font, complètement convaincus par leur bricolage, sorte de patchwork improbable de néoruraux dézingués, parvenus à divers degrés d’implication dans les projets alternatifs les plus invraisemblables. On ne saurait trop dire où est la ligne entre la part d’impro et la part d’une trame déjà bien parcourue, ce qui atteste de l’assurance avec laquelle les comédiens mènent leur affaire.

Mais cette affaire, justement, est assez inégale. Il y a des trouvailles géniales et surtout des situations bien croquées, autour de l’aspiration au retour à la nature de la part de citadins mal outillés pour, aussi autour du monde du cinéma pris comme métonymie d’une société toute entière malade – avec beaucoup de non-sens, et un zeste de #metoo bien asséné. Il faut parfois s’accrocher pour trouver le fil conducteur, mais on retrouve partout un rire féroce et des portraits au vitriol.

En même temps, il ne faut pas attendre une chute au spectacle, on ne parle pas même pas d’une résolution. Et il ne faut pas être allergique à l’humour scatologique à très haute dose – la merde, métaphoriquement celle dans laquelle l’être humain moderne s’est copieusement englué, pragmatiquement celle des toilettes sèches qui devient à son tour métonymie, de tout ce que la société moderne aime bien tenir à bonne distance dans ses tuyaux et qui explose – littéralement ou métaphoriquement, encore – à la figure des néoruraux en recherche d’un nouveau mode de vie.

On rit pas mal, mais, tout de même, on peut se permettre de dire qu’en 2021, parler au théâtre d’excréments et montrer trois paires de fesses n’est pas le summum de l’audace en matière de transgression. Un spectacle avec de bonnes intentions et de vraies questions, mais qui donne un peu le sentiment de se déliter en route.

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