Mariele Neudecker, And Then the World Changed Colour: Breathing Yellow, 2019. © Mariele Neudecker 2020. All rights reserved, DACS 2020. Courtesy Pedro Cera and the artist. Photo: Benjamin Jones

Un réseau mycorhizien d’expositions sur le monde végétal envahit l’actualité londonienne des arts visuels. La Somerset House recevait jusqu’à mi-septembre l’exposition “Mushrooms : the art, design and future of fungi”. De l’autre côté de la Tamise, la Hayward Gallery présentait “Among the trees”. Le Camden Art Center, quant à lui, s’est aventuré plus dangereusement – ou courageusement – dans une exposition intitulée “The Botanical Mind: Art, Mysticism and The Cosmic Tree”

En France, en 2019, la Fondation Cartier présentait l’exposition “Nous les arbres” qui fut l’une des plus fréquentées de l’histoire du lieu. Ce foisonnement fait question, tant celui-ci occupe notre environnement culturel. A l’origine de ce phénomène, on trouve des experts, des ouvrages de vulgarisation scientifique et l’avènement, en 2005, d’une nouvelle discipline : la neurobiologie végétale. Cette dernière consiste en l’étude des végétaux au moyen d’outils et de principes originellement appliqués à la neurologie humaine. On découvre alors une vie sociale, une mémoire, une sensibilité à des êtres jusqu’alors préjugés comme inertes par nos sociétés occidentales. Toute une littérature s’écrit autour de ces recherches tel que “L’intelligence des plantes” (2013), “La révolution des plantes” (2019) du biologiste italien Stefano Mancuso  ou encore “La vie des plantes” d’Emanuele Coccia (2017) pour les plus connus. Ces ouvrages ne manquent pas de joncher les étals des librairies de la majorité des lieux d’expositions en France. Le Royaume-Uni a lui aussi sa bibliographie dédiée : “The Hidden Life of  trees” de Peter Wohlleben ou “How forests think” d’Eduardo Kohn. Ces réseaux de chercheurs gravitent, d’ailleurs, autour de ces expositions, se voyant attribuer le titre de conseiller scientifique, rare dans les mentions obligatoires du milieu de l’art.

Si la Fondation Cartier s’est durablement inscrite dans une logique de traitement de sujets sociétaux, d’autres institutions sortent plus notablement de leurs registres habituels. On découvre une certaine porosité entre les rêves bio-inspirés des scientifiques et les préoccupations des milieux artistiques. Force est de constater une qualité inégale dans ces propositions. Pour certaines expositions, il semblerait que les commissaires, confiants en l’intelligence des plantes, se soient sentis dispensés d’intelligence humaine. Le spectateur, alors, erre dans une accumulation d’œuvres figuratives représentant arbres, champignons sans problématisation aucune, sans enjeu pour le regard. “Je pense que ce qui se passe pour la plupart d’entre nous, l’un des plus grands plaisirs de la marche en forêt d’ailleurs, c’est que l’on n’essaie plus d’analyser. On cesse d’utiliser cette partie de notre cerveau et on jouit simplement de l’acte de regarder.” (Ralph Rugoff, Directeur de la Hayward Gallery). “Cela pourrait être un antidote au conceptualisme de l’art contemporain”  (Francesca Gavin, commissaire de l’exposition “Mushrooms : the art, design and future of fungi” à la Somerset House, pour “The Guardian”). Ces citations semblent témoigner de ce laisser-faire, assez tangible dans certains projets, qui semblent se reposer sur une suffisance fantasmée du vivant, un spectacle qui se passerait d’intention curatoriale. D’autres propositions s’avèrent bien plus réjouissantes. Prenant la peine de problématiser leur traitement du sujet, elles assument leur regard humain.

On vantera alors l’exposition magnifique au Camden Art Center, qui rend compte des liens sempiternels entre végétal et spiritualité. La sélection d’artistes ne laisse alors plus ce sentiment de vague et d’arbitraire, laissé par les autres, puisque le sujet est cerné. Notre regard, aiguisé par les textes introductifs, ne voit plus seulement la forme mais le fond dans la forme. Il n’est plus dans une contemplation molle mais bien dans un regard actif sur ce qu’on lui montre. Il comprend que pour l’art – comme pour la nature d’ailleurs – la forme est belle parce qu’elle a un sens, parce qu’elle n’est jamais anodine. Il y a de la pensée dans la forme du pistil d’une fleur, comme dans le motif produit par un artiste. Et cette idée de forme comme outil de pensée est celle qui – en tant que spectatrice – a donné le sentiment d’être au plus proche de ce que pourrait être une intelligence végétale.

De la même manière, l’exposition “La Fabrique du vivant” au Centre Pompidou avait pris le vivant comme processus de création, comme matière en évolution et avait interrogé les croisements entre art et nature par ce prisme. L’exposition “Surreal Science” à la Whitechapel Gallery avait, quant à elle, pris le parti de n’exposer que des objets représentant la nature, produits dans un cadre de  recherche scientifique. Elle éclairait alors ces objets d’une nouvelle lumière en les sortant de leur environnement habituel. Par delà l’intérêt assez peu contestable des avancées de la recherche, les institutions donnent tout de même l’impression de répondre à un agenda sociétal, pour reprendre l’expression de la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon. Cette dernière observe, dans son ouvrage “L’art sous contrôle”, un nombre grandissant d’évènements et d’œuvres faisant montre d’intentions morales et d’une figure de l’artiste comme vertueux et engagé. Nous ne discuterons pas ici le bien fondé de ce tournant. Nous nous contenterons de constater l’accent mis, dans plusieurs de ces expositions, sur le rapport intime de l’artiste avec les arbres ou les champignons, son mode de vie en accord avec la nature, l’usage responsable des matériaux qu’il emploie pour ses œuvres ou encore sa capacité à nous faire passer le message des dangers de notre modèle d’exploitation du vivant. Il s’agit bien alors d’exposer un ensemble de règles de conduite, considérées comme bonnes de façon quasi absolue – du moins non discutée – découlant d’une certaine conception de l’existence et donc : un jugement moral.

On peut déplorer, par ailleurs, l’étrange censure critique qui se met naturellement en place lorsqu’il s’agit de végétal. Une sorte d’analogie inconsciente nature/vrai, nature/bien –  idéalisation d’un état de nature arcadien –  surplombe. La littérature critique autour de ces expositions semblent oublier que ce sont les hommes, ici, qui exposent les plantes et non les plantes qui s’exposent elle-même. La confusion semble presque assumée dans le titre “Nous les arbres”. Aussi convaincante et verte qu’elle puisse paraître une exposition humaine sur un élément du végétal ne peut être qu’un regard idéologique sur l’Autre et, en creux, sur lui-même et mérite d’être abordée comme tel. On attribue au végétal les qualités que l’on est en mesure de lui attribuer, l’affublant de schémas anthropomorphes. C’est, d’ailleurs, cela même l’intérêt de ces propositions. “L’anthropologie de la nature” (Philippe Descola), le désir de faire lentement éclater l’anthropocentrisme millénaire est une prise de position théorique et morale forte. Là n’est pas son défaut mais bien sa valeur. Ce trou noir de pensée nous met face à une des preuves les plus béantes de notre culpabilité collective, celle qui nous fait attribuer à l’avant-nous une aura de pureté, d’immaculé et chercher la rédemption dans la chute du mur entre monde civilisé et monde sauvage. Notons ici à quel point ces expositions ne font sens que dans les sociétés occidentales.

Cela s’explique peut être aussi par la pluralité des domaines et des acteurs intervenants dans certains cas. En effet, on n’est ni entièrement dans un rapport esthétique, ni purement dans une approche pédagogique, ce qui émascule quelque peu toute velléité critique qui ne se pense pas avoir les épaules sur un terrain ou bien sur l’autre. Pour certaines expositions, l’approche n’étant ni décidément artistique ni scientifique, elle ne se trouve être ni l’un ni l’autre, c’est à dire rien du tout, une errance dans une abondance d’images sans propos véritable.

Il est assez aisé de lier nos recrues d’intérêt cycliques pour la nature avec nos prises de conscience de la possibilité de notre propre disparition. Décadence, bombe atomique, catastrophe écologique nous ramènent régulièrement à nous préoccuper de nouveau d’êtres vivants millénaires qui semblent résister au temps, le traverser, s’adapter aux changements et dont on essaie de s’inspirer. Leur contemplation apaise nos angoisses, enfouies ou non, et nous laisse avec le sentiment agréable de constater que certaines choses sont pérennes. Les cartels à la Hayward Gallery ne manquent pas de faire mention des âges de chaque arbre représenté. C’est bien de cela dont il s’agit, et non pas d’un amour soudain pour la chlorophylle, sinon il y aurait des expositions d’art sur les rhododendrons.

“Mushrooms : the art, design and future of fungi” à la Somerset House
“The Botanical Mind: Art, Mysticism and The Cosmic Tree” au Camden Art Center
“Among the trees” à la Hayward Gallery

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