Si en spectacle vivant, on a parfois peur « pour » (le performer, le circassien…), en revanche on n’a pas vraiment peur « de » : à l’exception de quelques spectacles de Castellucci peut-être, au théâtre, l’effroi reste un accident. Puisque la peur est la grande absente de la palette des émotions, il faut aller la chercher ailleurs : pourquoi pas dans les maisons hantées, hauts-lieux d’une avant-garde qui s’ignore ?

Halloween approchant, l’emblématique Manoir de Paris s’invite à la Grande Halle de la Villette en partenariat avec Disney +. Au centre de l’opulent programme, quatre maisons hantées auxquelles s’agrègent des espaces plus expérimentaux : entre autres, une tente bâtie en l’honneur de la série « American Horror Stories » où les histoires horrifiques au coin du feu s’enchaînent, une course post-apocalyptique sur parcours gonflable, ainsi qu’un ensemble d’épiphanies plus ou moins festives sur la scène principale. D’ores et déjà, la richesse de la proposition est à double tranchant : vu que 80 % des activités sont en intérieur, impossible de s’immerger dans une maison hantée sans que la musique et les bruits du monde alentour ne dérangent le plaisir d’une angoisse naissante… On voudrait voir de la viande humaine pendue sur le balcon de « L’Abattoir », une maison à la Tobe Hooper — mais seuls les ribs de porc vendus par les stands au milieu de la foule nous font face. Bref, le réel s’insinue partout dans le Manoir Halloween Festival : imaginez la tente du Campfire qui cherche à recréer une ambiance cosy au milieu de la retrowave de « Stranger Things » à plein décibels… La toile est une maigre cloison, elle ne résiste pas non plus aux hurlements de terreur qui fusent de partout autour… Idem pour trois des maisons hantées, auxquelles il manque un quatrième mur : pas celui du théâtre, mais celui de la maison, puisqu’un simple filet translucide se substitue au plafond.

Autrement dit, la Grande Halle travaille presque contre l’événement : les sons et les univers s’y réverbèrent, et l’espace est trop petit au vu des ambitions — ce qui explique les parcours étriqués des maisons (10 minutes grand maximum)… Chaque huis clos n’est alors qu’une membrane : le monde extérieur, celui de l’entertainment, des nachos et des limonades citrouilles est trop agressif, il sabote les tentatives plus discrètes et exigeantes de faire monde. N’aurait-il pas été possible pourtant d’exploiter les difficultés de l’emplacement, par exemple en reliant les différents espaces-temps ? Chaque maison hantée devenant la pièce d’une plus grande maison – la Grande Halle elle-même – avec une histoire connexe, les symptômes de l’extérieur auraient été encore plus terrifiants, tandis que les scream zones, plutôt timides, auraient hanté pour de vrai les chemins qui mènent d’un endroit à un autre. En somme, l’on aspire, peut-être avec l’esprit du rêveur, à une méta-maison, dont la conception dramatique aurait uni tous les cauchemars des spectateurs pour mieux les manipuler. 

Pourtant, si le Manoir Halloween Festival est parfois victime de ce brouhaha logistique et artistique, rien n’empêche d’honorer un grand nombre de trouvailles. Si la maison « Asylum » ne fait pas le poids face à la concurrence, qui plus est dans un imaginaire éculé, le « Sanctuaire », quant à lui, sous couvert de vétusté, est plutôt réussi : non seulement parce que les décors gothiques sont complexes et profonds, mais que l’univers dont elle s’inspire – l’orphelinat – permet, tout en empruntant à des motifs religieux classiques (la nonne démoniaque, la séance d’exorcisme), de mettre au centre la figure dérangeante de l’enfant. Car c’est une chose de le voir sur un écran de cinéma, c’en est une autre de sentir le souffle d’un jeune démon sur son cou : à quand une maison avec seulement des acteurs enfants ? Quant aux deux dernières maisons, l’intérêt pour la nourriture les relie : d’un côté, l’univers carnivore avec « L’Abattoir », et de l’autre, le vegan avec « ZombieMarketBio » — sans aucun doute la maison à ne pas rater. D’abord parce qu’étant située à l’extérieur de la Halle, les environs sonores n’y pénètrent pas (du coup les passages dehors restent efficaces), ensuite parce qu’elle s’attaque au monde difficile du supermarché, qui n’est horrifique que parce que la littérature et le cinéma y ont récemment placé leurs zombies.  Contrairement à l’asile de fous par exemple — poncif du rapport malade qu’entretient la société avec la norme —, « ZombieMarketBio » est une horreur palimpsestique, qui se propose d’enrichir un territoire presque inexploré de la peur. Dommage que la mention du « bio » soit un peu démagogique, car la maison — dans laquelle l’interaction entre les acteurs (zombies vs militaires) est aussi un franc succès — innove en inquiétant un espace-temps habituellement confortable. Une maison hantée n’a-t-elle pas réussi son pari quand on en sort avec des peurs que l’on ne se connaissait pas ?

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