ShakesPyre et les figures du pouvoir

Par Olivier Lecomte

Diable ! La rencontre entre un théologien et le directeur du Festival d’Avignon pour débattre de Shakespeare promettait un échange de haut vol. Compte rendu.

Study_for_King_Lear_by_Joshua_Reynolds

En 1957, Ernst Kantorowicz publiait « Les Deux Corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge », qui allait très vite devenir un classique de l’histoire médiévale. Analysant les monarchies française et britannique (notamment les Tudor) mais également le « Richard II » de Shakespeare, il y mettait en lumière la dualité – construite – de l’image du souverain : d’un côté l’homme et son corps physique, sujets à l’erreur, à la souffrance et bien sûr à la mort, de l’autre le « corps spirituel » transcendant et symbolique, qui assure la continuité de la monarchie et passe à son successeur. Évidemment, cette double essence n’est pas sans rappeler celle qui est prêtée au Christ, à la fois homme et dieu.

Lear, parvenu à un âge avancé, décide donc (« Enfin ! » s’exclame Goneril dans la mise en scène d’Olivier Py) de céder la totalité de ses possessions et pouvoirs à ses filles pour ne conserver que son titre, et donc l’essence même de la royauté. Le roi se dénude. Dans le second livre de Samuel (2 Samuel 6:12-23), David danse presque nu à l’arrivée de l’Arche d’alliance. Quoiqu’elle suscite le mépris de Mical, fille de Saül, le frère Lefèbvre voit plutôt dans cette nudité une preuve d’humilité, la majesté royale s’efface devant le Tout-Puissant. Las, Lear n’aura pas cette chance : dépouillé du pouvoir temporel, il découvre la vacuité de son pouvoir spirituel et se trouve privé de mots, comme la Cordélia d’Olivier Py. Perte du langage performatif, effondrement de la parole politique qui déserte le réel comme si elle n’avait plus de prise sur celui-ci, souligne Py, qui y trouve bien sûr des résonances avec notre temps. Seul demeure le Fou, dernier porteur de ce que Lacan nomme la « parole pleine » : « Pas de fard sur ma figure, elle ne dit rien qui ne soit dans mon cœur » (Érasme, « Éloge de la folie »). Non nove sub soli, déjà Diderot s’étonnait : « On a bien plus loué les hommes occupés à faire croire que nous étions heureux, que les hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Quelle bizarrerie de jugement ! »

Mais Olivier Py a d’autres inquiétudes : Shakespeare serait-il nihiliste ? On frémit ! Et de citer à charge ces propos d’Edmond dans « Lear » : « Quand notre fortune est malade, souvent par suite des excès de notre propre conduite, nous faisons responsables de nos désastres le Soleil, la Lune et les étoiles : comme si nous étions scélérats par nécessité, imbéciles par compulsion céleste, fourbes, voleurs et traîtres par la prédominance des sphères, ivrognes, menteurs et adultères par obéissance forcée à l’influence planétaire. » Pourtant, qu’il se rassure. S’il y a là, à défaut de nihilisme, peut-être une pointe de matérialisme, Shakespeare offre un contrepoint dans la figure des usurpateurs, Richard III, Claudius, Macbeth… En effet, chaque fois que le pouvoir échoue dans des mains illégitimes, l’univers se déchaîne (guerre civile, événements surnaturels…) et finit par anéantir le traître. Le trouble porté à l’ordre naturel aristotélicien est sanctionné par la justice immanente, ce qui rapprocherait plus (sur cet aspect du moins) Shakespeare de Dostoïevski. Pour la révolution, il faudra attendre encore un peu.

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