Essence de l’intime

Lovers, Dogs and Rainbows
Par

(c) John Hogg

Issu d’une famille blanche de propriétaires de bétail de Calvinia, Afrique du Sud, Rudi Van der Merwe explore ses racines au moyen d’un film alternant récits et témoignages (anciens « employés » noirs de ses parents, membre homosexuel d’un gang sorti de prison, lesbienne confrontée au désir transgenre de son fils…). Mais l’objet n’est pas que documentaire et se jumelle au plateau par la présence double du metteur en scène et d’un compagnon, tous deux en costumes à paillettes, perruques et talons vertigineux, alternant les morceaux en play-back. Ces codes drag-queen sont métamorphosés, étirés comme les ongles rouges d’une des premières images, dans un rythme lent et sensuel en constant dialogue avec le film. C’est à la création subtile d’une autobiographie en devenir que nous assistons, un cheminement vers un accomplissement intérieur, de Calvinia à la cité de Calvin.

Si aucune parole n’est adressée en direct, le spectacle raconte beaucoup, et pourtant tout reste silencieux et étrangement calme. Le texte de Van der Merwe (voix off du film) est forgé au creuset d’une langue précise et lumineuse. Une poésie lancinante s’y décline, y compris pendant la litanie des noms des chiens de la famille, tous victimes de morts violentes, à l’image du pays. Sur la rugosité désolée des paysages et des récits de vie entachés de racisme ou d’homophobie surgissent malgré tout un attachement à cette terre et une possibilité d’acceptation.

Ensemble, le travail au plateau et le film superposent en les tissant serré, dans l’espace spatio-temporel de la mémoire, deux rythmes, deux mondes, deux réalités qui n’en font plus qu’une. Sur scène, les poses, danses ébauchées, mouvements, expriment une sensibilité mise à nue. Leur présence quasi immobile derrière laquelle le paysage défile se meut doucement. Fondues dans les noirs, les images répondent. Ce qui nous a construits est ce que nous sommes. Une poésie de la juxtaposition est à l’œuvre, qui fonctionne à merveille. Elle nous laisse juste ce qu’il faut d’espace et de silence pour respirer. De cette circulation naturelle entre show et documentaire émane une impression de fragilité puissante. Comme pour souligner cette impression, le film est projeté sur un écran en voile ajouré et l’image en devient légèrement trouble, délicate, brodée de pleins et de vides, offrant une porosité et une transparence entre passé et présent. Objet documentaire mais aussi métaphorique, le film est l’épiderme sur lequel palpite le récit.

Parfois demeurent des spectacles des images, ou bien une réflexion se poursuit sur des questions soulevées, ailleurs une émotion s’attarde… Ici s’imprime à fleur de peau un ressenti très puissant. Notre présence avivée est touchée par la sienne. Van der Merwe a trouvé un langage de l’essence de l’intime, et nous recevons avec gratitude ce cadeau qu’il nous fait.

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