Jerada

Chorégraphie de l’enfance

Par

© Arash A. Nejad / Carte Blanche

« Lorsque la pluie ne venait pas et que les sauterelles arrivaient, nous chantions. Cette chanson liée à l’enfance m’habite encore. » Ce souvenir que nous livre Bouchra Ouizguen résume bien son spectacle « Jerada » (sauterelles en marocain) : toute la liberté de l’enfance, ici marocaine, mais qui pourrait être d’ailleurs, accompagnée de ce « profond désir d’envol » des êtres trop à l’étroit dans un seul pays.

Pour cette pièce, la chorégraphe collabore avec la compagnie nationale norvégienne de danse contemporaine Carte Blanche, comme pour affirmer universelle cette envie de liberté, présente dans les danses de l’enfance. La rencontre avec les danseurs se fait sans heurt, bien que dans des styles différents – une sorte de légèreté dans les pas de ces derniers -, les corps s’harmonisant parfaitement au rythme de la musique chaude et puissante d’inspiration soufie du groupe Dakka Marrakchia Baba’s Band, jouée tout au long du spectacle. De ce mélange de sons, de mouvements circulaires, de souffles courts et de cris, émane une ambiance de transe profonde, un état d’excitation semblable à celui de l’enfance ; ces « jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci » et auxquels il faut pouvoir repenser « pour écrire un seul vers » affirmait Rilke, ou pour dédier une pièce aux sauterelles semble dire la chorégraphe du sud.

En convoquant « le cercle et la course comme mouvements primaires, archaïques », symboles d’un infini à la fois intérieur et « hors-soi », Bouchra Ouizguen propose une chorégraphie de l’enfance,  un voyage initiatique vers ces temps d’insouciance, une sorte de transe poétique qui commence dans l’étourdissement du déplacement circulaire d’un seul danseur, pirouettant sans cesse pendant près de vingt minutes, se poursuit avec des chorégraphies semblant improvisées faites de trajectoires croisées aux rythmes changeants, et se termine lorsque les masques tombent à l’image de cette montagne de vêtements dissimulant totalement un danseur avant de finir éparpillés au sol, dans un final intense. « Jerada » ou l’art de tourner en rond : rajeunissant.

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