Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich

De la naissance d’un langage

Par

© Herman Sorgeloos

Bruxelles, 1982. Une jeune femme de vingt-deux ans, tout juste sortie de l’école Mudra de Bruxelles et de la Tisch School of the Arts de New York, fait sensation en créant et en interprétant un duo au féminin sur quatre œuvres du compositeur américain Steve Reich. « Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich » apparaît d’ores et déjà comme le manifeste d’un langage chorégraphique aussi frappant que singulier. Près de quarante ans plus tard, l’ensemble de chorégraphies agencées par Anne Teresa De Keersmaeker a conservé toute sa puissance et sa force novatrice.

« Piano Phase » : au centre du plateau tout d’abord, deux femmes vêtues de robes roses et de chaussettes montantes – marque de fabrique de De Keersmaeker, qui cosigne l’élaboration des costumes. Emportées par un geste rotatif du bras, les deux interprètes, dont les ombres sont projetées en arrière-fond, dessinent dans le vide des figures géométriques et tranchantes, tout d’abord en parfaite symétrie. Puis, sur le rythme lancinant de la musique minimaliste et progressive de Steve Reich, les corps se placent en asynchronisme, créant des brisures soudaines et des lignes de faille dans l’hyper-maîtrise du mouvement. Le duo reviendra ensuite chaussé de bottes montantes et de tenues aux allures militaires pour « Come Out », que Steve Reich écrivit pour fustiger les violences policières durant la lutte pour les civil rights. Là encore le geste chorégraphique est à la fois retenu et violent, le tandem guerrier semblant se battre contre un ennemi invisible, prendre des coups et se relever, inlassablement.

L’acmé de « Fase » réside sans nul doute dans le solo « Violin Phase » – superbement dansé ce soir-là par Yuika Hashimoto. Traçant à l’infini des cercles concentriques, succession de rosaces qui donneront leur nom à la compagnie de De Keersmaeker, le corps de la danseuse alterne envols et brisures, retenue du mouvement et infinie liberté du lâcher prise, l’espace d’une fraction de seconde. Ce sont ces instants de respiration, transcendant l’épure répétitive et les tensions des corps, qui préfigurent de façon magistrale le génie créatif d’Anne Teresa De Keersmaeker et sa prégnance dans le langage chorégraphique pour le demi-siècle à venir.

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