Infidèles

On ne badine pas avec Bergman

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Bergman, qui aurait eu cent ans en juillet dernier, est partout, non seulement sur les écrans, avec différentes rétrospectives (à la Cinémathèque française, au festival de La Rochelle), mais aussi sur les scènes, comme celle du théâtre de la Bastille avec « Infidèles », par le tg STAN. Observateur lucide sinon cruel des relations humaines, Bergman écrivait, dans « Après la répétition » : « Il y a une représentation si ces trois éléments sont présents : la parole, le comédien, le spectateur. C’est tout ce dont on a besoin, on n’a besoin de rien d’autre pour que le miracle se produise. » Et cette simplicité féconde alliée à la faconde de sa verve sied à la compagnie belge, qui n’a de cesse depuis bientôt trente ans d’interroger la question de l’acteur, le rapport au spectateur, et de mettre à nu les codes du théâtre. Dans ce scénario, Bergman se met en scène lui-même, au travail, en train d’imaginer un personnage. Au seuil du spectacle, ce dernier s’esquisse, dans un dialogue entre Frank Vercruyssen et la comédienne Ruth Becquart : elle est séduisante, actrice, mariée à un chef d’orchestre auréolé de succès. Une vie sans fausse note, jusqu’à son basculement, tristement ordinaire et sur lequel la mise en scène n’a de cesse d’ironiser, dans l’adultère bourgeois. L’histoire renvoie au théâtre de boulevard, avec les scènes vaudevillesques attendues – l’escapade parisienne, les amants surpris au lit par l’époux trompé – tout en le dépassant. Car Bergman tient plus de Strindberg que de Feydeau : il dissèque les failles de l’intime et du couple avec une langue acérée et souligne la tragédie de l’enfant (interprété par Jolente De Keersmaeker, dans un exercice périlleux et un brin agaçant) qui encaisse les égoïsmes et les mesquineries des adultes. Les clichés, par de tels déplacements, tendraient alors à devenir bouleversants, et les interrogations, métaphysiques. Dois-je rompre l’équilibre familial pour vivre pleinement ma passion ? Tout doit-il être sacrifié au désir individuel ? Pourtant, la mise en scène du tg STAN, si elle est plaisante, reste « badine » et n’atteint pas une dimension tragique, préférant demeurer dans le registre efficace du caustique. Seules les références à la passion de Brahms pour Clara, ou au dialogue entre Papageno et le chœur dans « La Flûte enchantée », que relate le chef d’orchestre dont Robby Cleiren tient le rôle, étreignent. Manquent probablement la dureté de Bergman, et surtout la transcendance de l’écriture dans les visages, dont la caméra scrute le mystère, qui reste ici absente.

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