Le rendez-vous manqué d’Arielle et de Simon

Be Arielle F.
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Durant le Black Friday, Simon achète au rabais sur Internet la réplique digitale d’Arielle. Il se met à utiliser et à habiter cette image féminine. Bouleversé par l’expérience, il veut retrouver l’ex-propriétaire du scan et lui rendre certains des droits et rétributions dont elle s’est délibérément privée.

La promesse d’un spectacle ouvert sur une pléthore d’excellentes propositions n’est jamais autant trahie que quand l’artiste, non pas passe à côté de son sujet, mais l’effleure. Le concept contemporain idéal est pourtant là, les thèmes de la nouvelle décennie abondent, réalité virtuelle, achat en ligne de répliques digitales de corps humains, utilisation sans limite du double scanné « sauf pour des actes sexuellement explicites », effacement de la frontière masculin/féminin. On s’attend à en découdre visuellement et intellectuellement.

Mais encore faut-il être solidement armé pour sonder ces idées, les sortir de leur simple appareil, les analyser et arriver quelque part. Tristement, ni proposition claire ni poésie visuelle (sauf les trois minutes que dure la danse jumelle sur scène et sur écran) ni aucune fulgurance de pensée ne parviennent jusqu’à nous. Seule languit une longue déclamation linéaire d’un processus de recherche qui ne décolle jamais vraiment. Scolaire dans son débit et son plat déroulé chronologique, la proposition ne lève aucun lièvre. Si Senn aborde bien la question civile du droit, l’immense sujet de la perte consentie de l’image de soi et ses conséquences éthiques sont très superficiellement adressés. Toute réflexion morale, spirituelle ou politique un peu approfondie qui découlerait de ces nouveaux habitus est balayée.

On aurait pu espérer qu’au moins l’émotion passerait, mais Senn ne parvient même pas à partager son « bouleversant coup de foudre » avec son nouveau corps féminin. Et c’est sans parler des entretiens avec une Arielle F. en chair et en os (soit filmée, soit en direct par portable interposé), certes bonne fille, mais dont on ne tire pas grand-chose. Navrés, mortifiés, nous sommes voués à être les témoins passifs de la platitude de leurs échanges.

Alors on bout d’impatience et on piétine de frustration de voir le sujet se noyer comme au centre du vide sidéral du Web, dans l’appauvrissement globalisé de la pensée. Si Simon Senn est un romantique, empathique, sensible, enthousiaste, il ne traite son propos ni en poète ni en philosophe. Ces tentatives ratées sonnent comme un double échec, à la fois artistique et conceptuel. Si le danger de perdre corps et âme guette – peut-être – le citoyen du xxie siècle, un nouveau système de pensée doit être mis en œuvre. Il y a alors urgence à se confronter dans l’arène du théâtre à des propositions plus abouties. À sa décharge, Senn a bien compris qu’il fallait en parler, et s’il a manqué son but d’autres s’y colleront. Le sujet est devenu incontournable.

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