Graffitis sur le mur des conventions

La Cantatrice chauve
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C’est à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy que Pierre Pradinas et la Compagnie du Chapeau rouge ont été accueillis pour la création de « La Cantatrice chauve », d’Eugène Ionesco, pièce emblématique de l’auteur d’origine roumaine qui sert de référence lorsqu’il faut parler de « théâtre de l’absurde ». Ce terme fourre-tout, on l’emploie pour qualifier, de Jarry à Beckett, tout un mouvement qui venait mettre un pavé dans la mare du vaudeville et du mélodrame. À ce terme d’« absurde », le dramaturge préférait celui d’« étonnement ». J’y vois pour ma part une poétique de la stupeur et de la perplexité comme système d’autodéfense face à l’aliénation. Cette « antipièce » est comme le reflet négatif d’un théâtre de conventions, miroir déformant de notre monde conventionnel. Il suffit à l’auteur de détraquer un peu la pendule pour que la machine sociale humaine s’enraye et que la vacuité de ses rouages nous saute à la figure.

Cette mécanique d’effritement à vue, Pierre Pradinas l’a très bien comprise ; c’est pourquoi il a choisi d’installer le drame dans un intérieur bourgeois « anglais », très connoté boulevard, très conventionnel donc, et qui va se détraquer dès que la pendule aura décidé de sonner dix-sept coups. Résistant à la tentation de la parodie et du non-sens perpétuel qui sont légion dans les mises en scène de l’absurde, c’est ici un savant art du décalage, de l’écart et de la surprise qui est à l’œuvre. La troupe joue une partition au rythme très cadré. Cette tenue est nécessaire pour que la machinerie comique opère sur la salle et que l’éclat de rire jaillisse d’un coup des profondeurs de nous-mêmes, sans que nous sachions pourquoi. La parole circule dans une rhétorique incontrôlable, chacun courant après un raisonnement ou le fil d’une histoire comme si sa vie en dépendait. On croirait regarder une poignée de billes tourner de plus en plus vite dans un entonnoir sans jamais savoir si elles vont tomber dans le précipice. Chaque acteur dessine avec tendresse son personnage comme un petit graffiti d’humanité contradictoire, sur le motif répété qui recouvre toute la scénographie, des murs au canapé, et qui dénonce déjà en filigrane l’absurdité des algorithmes qui peu à peu pensent à notre place.

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