EF_Femininity

Des histoires de femmes

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Il en faut, de la clairvoyance, pour programmer cette forme hybride de Marcel Schwald et Chris Leuenberger sur le genre, tant le sujet est délicat et paradoxalement déjà souvent traité sur les scènes contemporaines. Et à l’image de cette première saison concoctée par les deux nouvelles directrices du lieu, il se transmet sur scène, pendant cette performance, une parole actuelle dénuée de partis pris politiques et une forme esthétique intrigante. Trois femmes indiennes témoignent de leurs rapports complexes à la féminité. Non dans le sens problématique du terme, mais dans un lien non binaire, non réductible. C’est la richesse de ce qu’être femme peut vouloir dire, la variété infinie des formes que la féminité peut prendre qui est déclinée sur le plateau par les histoires et les corps des interprètes. Pour les accompagner, le Suisse Chris Leuenberger choisit, lui, de chanter, comme Maria gambadant dans les montagnes autrichiennes dans « La Mélodie du bonheur », cette certitude intime que dans son corps de petit garçon dansait déjà une femme. Bien sûr, ce décalage in and out se confronte aux normes des sociétés, et il est difficile pour chacun d’entre eux de vivre ouvertement la femme qu’ils sont intérieurement. La médiation du plateau peut être un début d’apaisement et permet à la fois de jeter le sujet en pâture, de le faire exister en tant que réel questionnement et de proposer une forme artistique qui plonge dans l’épaisseur ontologique sans vouloir pour autant théoriser ou pire, chercher des explications. « EF_Femininity » ne démontre rien mais présente ces femmes qui dealent comme nous tous avec le quotidien et la réalité qui nous contraint. L’intelligence de la mise en scène réside aussi dans le mélange subtil entre leurs racines indiennes – les mouvements si particuliers des mains, la danse des yeux et les déhanchés des nuques – et le travail de la danse contemporaine et de ses postures à la fois abstraites et signifiantes. Ce sont des gestes forts, animaux, qui rejettent la moindre soumission et semblent appeler au duel. Ces femmes viennent chercher avec leurs regards noirs, leur humour, leurs cris et chuchotements la confrontation avec le monde, public et au-delà, comme pour nous enjoindre simplement à les écouter et à les regarder. Parfois un peu distendu, ce travail a le mérite de déclencher le discours sans acculer pour autant à une pensée préconçue.

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