Un drame peut en cacher un autre

Pelléas et Mélisande
Par

© Patrick Berger / Artcomart

© Patrick Berger / Artcomart

Avec « Pelléas et Mélisande » (1898) se crée l’un des tournants majeurs de l’art lyrique. Vis-à-vis tant de la partition musicale – le warm duvet of sound (1) de Debussy – que du substrat littéraire – drame symbolique conçu par Maeterlinck –, l’œuvre fait date. Katie Mitchell s’y attaque avec une sensibilité et une force bouleversantes. Proposant une lecture très pistée de l’œuvre, elle reste fidèle à la densité mystique et symbolique du livret en laissant une place de choix à l’imagination.

Femme-enfant, objet martyrisé, fantôme fuyant mais aussi tentatrice : Mélisande est présentée ici comme un personnage ambigu par essence. Cherchant la « clarté » et l’« air », Mélisande n’est jamais « heureuse » et, pourtant, elle joue de cette suffocation même, en chérissant les zones d’ombre de son passé, de son esprit et de l’espace dans lequel elle évolue. Le travail dramaturgique présidant aux choix de mise en scène fut opéré d’une main de maître par Martin Crimp. Son regard concernant les travaux annexes de Maeterlinck sur la condition féminine (2) met judicieusement en lumière le rôle psychologique et symbolique particulier de l’« Alter » chez Mélisande.

Katie Mitchell est fidèle au concept du drame continu en tant que « temple du rêve (3) », qui préside à la pensée théâtrale de Maeterlinck. Le décor, splendide (Lizzie Clachan), « s’incarne » au public selon un jeu de grands panneaux noirs coulissants, modulant, transformant l’ensemble des pièces qui composent l’univers fantasmé de « Pelléas et Mélisande ». Mélisande, toujours présente sur le plateau, forme le fil interrompu d’une sorte de psychodrame, rejouant « L’Amour et la Vie d’une femme ». Dans ce rôle, Barbara Hannigan exprime à merveille la beauté suffocante de son personnage. Elle ajoute à sa superbe voix une puissance théâtrale formidable, qui offre au personnage un développement scénique sans pareil.

À ses côtés, le reste de la distribution est tout aussi magnifique. Laurent Naouri (Golaud) joue avec brio de sa palette vocale de baryton-basse, particulièrement saisissante durant toute la fin du troisième acte avec Yniold (4), rôle lui-même interprété avec beaucoup d’émotion par Chloé Briot. Stéphane Degout (Pelléas), pénétré de la même minutie prosodique que ses camarades de scène, réussit à proposer une évolution intéressante pour un personnage souvent pensé dans l’ombre de Golaud. L’ensemble est tenu d’une main de maître par Marvin Kernelle (chef d’orchestre), qui travaille une palette orchestrale souple et riche.

 

(1) Martin Crimp, dramaturge du projet pour la production d’Aix 2016.
(2) Par exemple, son essai « Sur les femmes » (in « Le Trésor des humbles », 1896).
(3) Maurice Maeterlinck, « Le Trésor des humbles », « Le Tragique du quotidien », 1896.
(4) Acte III, scène IV : « Viens, nous allons nous asseoir ici… » puis « Pelléas et petite-mère… ».

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