“La Mer” : l’humour grinçant et social d’Edward Bond

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Consacrant l’entrée d’Edward Bond au répertoire de la Comédie française, « La Mer » (écrite en 1971-72)  est, selon son propre sous-titre, une comédie. Mais comme les autres pièces du dramaturge anglais, c’est aussi une grande tragédie sociale marquée par la mort. La mise en scène d’Alain Françon est celle d’un spectacle de troupe classique mais juste, et surtout très drôle.

Tout commence par une tempête et une noyade. 1907 : sur une plage du Suffolk, incapables d’aider Willy (Jérémy Lopez) à sauver son ami Colin, errent Evens, un vieil ermite ivrogne, et Hatch, un tapissier paranoïaque. Triste humanité ! Ce point de départ n’est qu’un prétexte, car « La Mer » déroule, implacablement, sa présentation tragicomique d’une société de classes exsangue, à la tête de laquelle trône la grande bourgeoise Louise Rafi. Interprété avec magnificence par Cécile Brune, le rôle est la clé de voûte de la pièce : que ce soit chez elle ou en ville, Mrs Rafi orchestre les humiliations qu’elle fait subir à tous les autres (la scène des répétitions d’un spectacle amateur inspiré d’Orphée est à cet égard un petit bijou de drôlerie).

La pièce de Bond est avant tout un brocard sur la résignation et l’enfermement. La mer, depuis les premiers mythes grecs, en passant par « La Tempête » de Shakespeare, est à la fois le lieu de l’évasion et de la réclusion ; l’adjuvant au voyage et la barrière infranchissable. L’enfermement n’est pas seulement géographique : en ces années qui présagent l’arrivée imminente de la guerre et du désastre, la vieille Europe convulsionne et tremble sur ses fondements sociaux et psychiques. Hatch (Hervé Pierre), personnage complexe dont il fallait aborder le délabrement progressif avec subtilité (pari réussi), est symptomatique de la folie, germée sur l’humiliation, qui s’emparera des grandes figures maléfiques du siècle. Bond en parle d’ailleurs, dans une interview, comme d’un « concept hitlérien ».

Devant ce propos complexe à représenter, Françon au Français offre une approche scénique tout à fait conventionnelle, mais qui ne sombre pourtant pas, à l’exception d’une ou deux séquences plus faibles et de longuets interludes entre deux scènes, dans la platitude ou les clichés qu’on aurait pu craindre. Grand familier de l’œuvre de Bond dont il a déjà monté une douzaine de pièces, il a choisi d’accentuer les aspérités burlesques de « La Mer », et son humour noir et cruel à l’anglaise qui l’apparente à certains moments cinématographiques d’un Stephen Frears ou d’un Danny Boyle. Il a aussi opté, avec Jacques Gabel, pour une scénographie alternant naturalisme de l’intérieur bourgeois et symbolisme du bord de mer figuré en vidéo.

A la fin de la pièce, l’octogénaire Evens déclare à Willy : « Go away. You won’t find any more answers here… Remember, I’ve told you these things so that you won’t despair. But you must still change the world. » On a parfois reproché au théâtre de Bond la volonté parfois trop démonstrative d’une praxis politique, mais elle repose ici sur la constatation que, pour changer le monde, il faut déjà se changer soi-même. Et ce n’est sans doute pas tant le petit couple d’amoureux fragiles, Willy et Rose, sur lequel on peut faire reposer cette promesse. Mais plutôt sur Hollarcut, peut-être le personnage le plus proche de l’auteur : plus encore qu’Evens, philosophe alcoolique figé sur sa plage, il est celui qui résiste, fidèle à sa dignité, qui insiste pour qu’on l’appelle désormais « Monsieur » – et que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres pièces de Bond.

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