Des territoires (Nous sifflerons la Marseillaise)

L’art de la fratrie

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La violence des conflits familiaux est sanguine. Pas besoin de réguler le bouillonnement de ses rancœurs envers une sœur ou un frère, le lien du sang protège d’un délitement fatal, se charge d’assurer une continuité que le déchaînement des reproches menace de disloquer. Ils sont quatre, Lyn, la sœur aînée, soucieuse et empêchée, Samuel, parvenu en devenir, Hafiz, le frère algérien adopté, Benjamin, cadet qu’un accident de voiture tragique a laissé handicapé. Ses éructations s’offrent en miroir à celles de ses frères et sœurs, son déséquilibre cristallise délicatement leur incompréhension. Leur fratrie discordante, au bord de l’explosion, se retrouve pour vendre la maison à la suite de la mort des parents. Dehors, ambiance pavillonnaire. Le quartier a changé. Les uns ne comprennent pas les choix des autres (racisme, routine, compromission). On se reproche ce qu’on est devenu, chacun témoin de l’autre, impossible d’échapper au jugement de celui qui nous a connu enfant. Sur fond de trivialités quotidiennes, c’est l’heure des mises au point et des glaires qu’on recrache, dans la cuisine, espace neutre, chaotique en puissance. Baptiste Amann assure l’écriture et la mise en scène de cette pièce fougueuse, portée par l’énergie de ses interprètes, donnant à leurs personnages la densité et la complexité d’individus réels, à mille lieues de caractères, d’archétypes sans chair. Alors qu’ils cherchent à vendre la maison, une entreprise venue faire une expertise du terrain découvre, sous les peupliers du jardin, les ossements de Condorcet. Saut dans le temps : on est au xviiie siècle, dans une autre cuisine, où se prépare la Révolution. Avec « Des territoires », Baptise Amann propose le premier volet d’une trilogie dont le motif central est l’anachronisme : un jeu de concordance des temps dans lequel l’histoire se répète et le passé interroge le présent. « Quel type de révolution appellera le xxie siècle ? » : c’est la question – posée par le spectacle – qu’on préférerait éluder, car la petite histoire n’a pas besoin de la légitimation de la grande pour exister. La pièce semble vouloir évoquer les « thèmes qui traversent notre société », mais cela paraît artificiel et secondaire au regard de sa réussite majeure, qui est de donner à voir les manies des uns, les enthousiasmes et les énervements des autres, en somme ce qui fait les contours d’individus bouleversants parce que humains. L’harmonie existe dans des moments qui semblent leur échapper : une des plus belles scènes est une sorte de danse-corrida que deux des frères partagent après des injures. L’immense émotion provient de leur complicité, qui suggère que la réconciliation se noue entre deux singularités toujours irréductibles.

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