Emir Kusturica : « Du cinéma contre la langue de la publicité »

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Pasolini était à l’honneur du quinzième festival de Kustendorf qui se déroulait cette année, exceptionnellement, entre le 6 et le 10 mai, et non dans les montagnes enneigées du mois de janvier serbe. Nous y étions pour revoir (ou découvrir) des films classiques et les premiers courts métrages en compétition, raison d’être du festival.

Au programme : du cinéma documentaire (la pêche à la carpe), une méditation philosophique sur un voyage en arctique, des films réalistes tristes, ou drôles et décalés (un mort qui continue à danser), un film sur le traitement de l’information par les médias lors du conflit dans l’ex Yougoslavie, l’histoire d’une jeune baby-sitter qui essaie de faire écouter ses chansons à un chanteur connu à la sortie de l’école des enfants en Israël, le deuil du père de famille dans une ville de Pologne, de l’humour noir allemand (deux ouvriers dans une scierie sont rejoints par un officier nazi, puis par un juif – dans des costumes sans équivoque – qui tournent un film derrière l’usine)… Sans oublier les concerts tous les soirs à minuit, puisque Kustendorf est aussi un festival dédié à la musique. Le tout se tient dans un petit village pittoresque (une cinquantaine de chalets en bois – reconstitués ou bâtis – donnent l’idée d’un village serbe d’autrefois) créé et dirigé par le cinéaste et musicien Emir Kusturica. L’occasion de demander à celui qu’on appelle ici « professeur » une leçon de cinéma.

Le 15e festival de Kustendorf rend hommage cette année à Pasolini, qu’est-ce qui vous semble essentiel dans son cinéma ?
Pasolini, c’est l’inspiration de ma vie… Je l’ai découvert quand j’étais étudiant à Prague. C’était une découverte spéciale parce que tu vas dans une école de cinéma pour apprendre l’exposition, le développement de l’histoire, la catharsis, mais grâce aux expériences de Pasolini, tout cela est tombé…

Oui, il renverse tous les schémas de cinéma établis…
Absolument, tout est détruit, et en même temps, c’est un cinéma absolument cathartique. C’est une grande énigme qu’il nous laisse avec son cinéma : comment c’est possible de faire ça…

Comment avez-vous découvert Pasolini ?
J’ai découvert Pasolini quand j’étais étudiant, je le voyais alors beaucoup plus comme un marxiste, dans la confrontation avec le système politique en Italie… c’était le héros des étudiants que nous étions à Prague, le saint de la culture des slaves…

Est-ce qu’il y a d’autres cinéastes qui vous influencé comme Pasolini ?
Pour moi c’était beaucoup plus le cinéma français…

Lesquels ?
Jean Gabin. Truffaut. Je n’aimais pas la Nouvelle vague. Mais j’aimais beaucoup les films de Truffaut. Et aussi Tarkovski, Fellini…

Nous avons pu voir ici “Le Temps des gitans”. J’ai été frappé par les ressemblances entre le cinéma de Fellini et votre film.
Oui. C’est un peu comme la poésie de Tarkovski.

Et parmi les cinéastes d’aujourd’hui, qui vous intéresse ? 
Le problème, c’est le public… Les gens sont dans l’attente d’une langue de publicité. J’ai vu le dernier Farhadi [“Un héros”]. Et c’est un grand film. Mais le style du film a changé, il y a eu beaucoup de travail lors du montage. C’est coupé à l’intérieur comme une série télé. Après, c’est le film d’un grand réalisateur. Pour le public d’aujourd’hui on doit monter différemment.

Pendant la soirée d’ouverture, vous avez projeté “Che cosa sono le nuvole?” de Pasolini, puis vous avez évoqué la liberté dans votre discours. Qu’est-ce que ça veut dire être libre aujourd’hui ?
Il n’y a pas de liberté. C’est quoi aujourd’hui ? La technologie ? On parle beaucoup de liberté, mais il n’y en a pas. Même le thème de la liberté n’est plus là.

Vous avez dit que vous n’aimiez pas la nouvelle vague, mais que pensez-vous de l’idée de Godard…
[interrompant] Je n’aime pas Godard. Je pense que les arts sont subjectifs, il n’y a pas d’objectivité. Godard est responsable de la téléréalité. Il aimait l’objectivité. Mais ce n’est pas possible au cinéma !

J’aimerais quand même vous proposer l’idée de Godard. Il a dit la chose suivante : les deux cinémas les plus intéressants après la Seconde Guerre mondiale sont les cinémas de deux pays qui ont perdu la guerre, l’Italie et l’Allemagne, est-ce que vous êtes d’accord avec cette idée ?
Non. Il y a en Roumanie beaucoup de films passionnants. Beaucoup de films iraniens aussi, et l’Iran n’a pas perdu la guerre. Godard, c’est complexe comme les intellectuels qui font des films, c’est un dialogue, comment dire… Ce n’est pas un dialogue comme Pasolini, quelqu’un qui parle avec les tripes. C’est de l’objectivité, un petit dialogue avec la réalité, et je trouve que c’est la place de la téléréalité aujourd’hui. La fin de l’objectivité, c’est la téléréalité, malheureusement.

Vous avez reçu un prix pour votre premier film. Est-ce que c’est important d’aider les jeunes cinéastes avec cette compétition de premiers courts-métrages ?
Oui j’ai reçu le Lion d’or pour ma première œuvre à Venise, “Te souviens-tu de Dolly Bell ?”. C’est très important d’aider les jeunes cinéastes, certains, découverts ici, sont revenus plus tard avec un film qui était à « La semaine de la critique » ou dans une sélection de Venise. Il y a beaucoup de gens qui commencent avec nous et finissent sur le grand écran. J’en suis très content.

En quoi le festival de Kustendorf et son utopie anti-libérale représentent-t-ils une idée de la liberté ?
Il n’y a pas de pub, pas de sponsors, il n’y a rien. Juste le cinéma. Le public et le cinéma. Ce n’est pas un cinéma qui serait défini par la langue de la publicité. La langue de la publicité, c’est le cinéma aujourd’hui. Si tu veux faire un film pour le cinéma, tu as besoin de temps, de choisir ton propre rythme. Sinon, il n’y a plus de public.

Donc la liberté, c’est ce qui est contre la langue de la publicité ?
Absolument. J’ai fait quelques pubs… Mais c’était pour l’argent, pour faire ce village.

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